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05

mai

Ploutocratie, paralysie, perplexité.

Avant la Grande Récession, il m’arrivait de donner des conférences ayant pour thèmes les inégalités grandissantes, arguant que la concentration des richesses au sommet avait atteint un niveau jamais vu depuis 1929. Souvent, quelqu’un dans le public demandait alors si cela signifiait qu’une nouvelle dépression était imminente. Bon, qu’est-ce que j’en sais ?

Est-ce que la montée du 1 pourcent (ou plutôt du 0,01 pourcent) est responsable de la Moins Grande Dépression que nous traversons actuellement ? Elle y a probablement contribué. Mais ce qui est le plus important c’est que les inégalités sont l’une des raisons majeures pour lesquelles l’économie reste si déprimée et le chômage tellement élevé. Nous avons en effet répondu à la crise avec un mélange de paralysie et de confusion - qui ont toutes deux beaucoup à voir avec les effets de distorsion des grandes richesses sur notre société.

Prenons les choses ainsi : si une crise financière comme celle de 2008 s’était produite disons en 1971 - l’année où Richard Nixon a déclaré “Je suis désormais un Keynésien pour ce qui est de la politique économique" - Washington y aurait certainement apporté une réponse assez efficace. Il y aurait eu un consensus bipartisan important en faveur d’actions fortes et il y aurait également eu des accords quant au type d’actions requises.

Mais c’était à l’époque. Aujourd’hui, Washington est marqué par un mélange d’amertume partisane et de confusion intellectuelle - et les deux résultent, selon moi, en grande partie des inégalités extrêmes des revenus.

A propos de l’esprit de parti : les érudits du Congrès, Thomas Mann et Norman Ornstein créent quelques remous avec la parution d’un nouvel ouvrage qui dévoile une vérité jusqu’à maintenant impossible à dire dans les cercles politiques. Ils affirment que les dysfonctionnements de notre système politique sont dûs en grande partie à la transformation du Parti Républicain en une force extrémiste qui est “insensible à la légitimité de son opposition politique”. Il ne peut y avoir de coopération pour le bien du pays si l’un des deux partis ne fait pas la distinction entre l’intérêt national et son propre triomphe partisan.

Comment tout ceci est arrivé ? Au cours du siècle dernier, la polarisation politique a suivi de près les inégalités de revenus et il y a toutes les raisons de penser que c’est une relation de cause à effet. Pour être plus précis, l’argent achète le pouvoir et les richesses toujours plus grandes d’une toute petite minorité ont effectivement acheté l’allégeance de l’un des deux grands partis politiques, détruisant ainsi au passage tout espoir de coopération.

Et la prise de pouvoir de la moitié de notre paysage politique par ce fameux 0,01 pourcent est également, à mon sens, responsable de la dégradation de notre discours économique, qui a rendu impossible tout débat constructif pour savoir ce que nous devrions faire.

Des discussions économiques devraient être menées avec une compréhension partagée de l’évidence, créant ainsi une vaste série d’accords concernant des mesures économiques. L’exemple le plus frappant est Milton Friedman, qui, bien qu’opposé à l’activisme fiscal, soutient énergiquement l’activisme monétaire pour combattre les récessions économiques, à un point tel que cela aurait pu le situer à la gauche du centre dans bon nombre de débats.

Aujourd’hui, cependant, le Parti Républicain est dominé par des doctrines autrefois considérées comme extrémistes. Friedman a appelé de ses vœux la flexibilité monétaire ; aujourd’hui, la majorité du GOP défend avec acharnement l’étalon or. N. Gregory Mankiw de l’Université d’Harvard, conseiller économique de Romney, a autrefois traité ceux qui prétendaient que les crédits d’impôts se remboursaient d’eux-mêmes d’”illuminés et de charlatans" ; aujourd’hui, cette notion est très près d’être la doctrine officielle des Républicains.

Il se trouve que ces doctrines ont largement échoué dans les faits. Par exemple, les conservateurs défenseurs de l’or prédisent une vaste inflation et des taux d’intérêt grimpant en flèche depuis trois ans et se sont trompés à chaque étape. Mais cet échec n’a pas permis de réduire leur influence sur un parti qui comme le remarquent Mann et Ornstein “reste sceptique face à cet assentiment traditionnel devant les faits, les preuves et la science”.

Et pourquoi le GOP est-il tellement attaché à ces doctrines malgré les faits et les preuves ? Cela a sûrement quelque chose à voir avec le fait que les milliardaires aiment depuis toujours ces doctrines en question, qui offrent un fondement à des mesures qui servent leurs intérêts. En effet, le soutien des milliardaires a toujours été la raison principale pour laquelle ces charlatans et ces illuminés étaient toujours en activité. Et aujourd’hui ces mêmes personnes sont effectivement propriétaires de tout un parti politique. Ce qui nous conduit à la question de savoir ce qu’il faut faire pour en finir avec la dépression que nous connaissons. Bon nombre d’experts affirment que l’économie américaine a de gros problèmes structuraux qui vont empêcher toute relance rapide. Cependant, toutes les preuves indiquent un simple manque de demande, ce qui pourrait et devrait être rétabli très rapidement grâce à un mélange de mesures de relance fiscales et monétaires.

Non, le vrai problème structurel, c’est notre système politique, qui est perverti et paralysé par le pouvoir d’une petite minorité très riche. Et la clef de la relance économique se trouve dans la façon de trouver une échappatoire à l’influence néfaste de cette minorité.   

Paul Krugman | vendredi 4 mai 2012 | rtbf.be

03

mai

L'Europe au bord du suicide.

En s’obstinant à imposer toujours plus d’austérité à des pays en difficulté comme l’Espagne, les dirigeants européens mènent le continent à sa perte, affirme le Prix Nobel d’économie Paul Krugman.

19.04.2012 | Paul Krugman | The New York Times